21 Novembre 2008
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ANDALOUSIE - Carrefour de Civilisation

L'Andalousie, carrefour de civilisations ? Interview de Jean François PERNOT, maître de conférence au Collège de France

Pourquoi partir en Andalousie ?
Ce n’est pas une destination de mode, parce qu’il faut y aller ou du fait d’une réputation de paysages magnifiques
c’est un moment dans sa vie où l’on relit, on révise tout ce qui tient à cœur dans une atmosphère, une nature
qui porte dans la douceur vers la méditation
Du balcon de Ronda aux fouilles d’Italica en passant par le Generalife de Grenade …
Un jet d’eau musical dans un patio, des fleurs sur une façade sous un ciel dégagé avec au loin les neiges de la Nevada …

L'Andalousie est révèle donc une géographique particulière ?
Entre Atlantique et Méditerranée, elle est le lieu de rencontre entre les influences des masses d’air d’où parfois des temps incertains, souvent à Sevilla du fait de l’importance du tissu urbain.
Des chemins d’estives (Osuna, Carmona …) aux contrebandiers de Ronda c’est tout un monde en partie romancé dans Carmen
Du fait de son sous-sol, à côté des productions agricoles obtenues depuis toujours grâce à une maîtrise de l’irrigation, l’Andalousie a un passé minier et industriel (au Nord et à l’Ouest de Cordoue…)
Son fleuve le Guadalquivir fut à l’origine du trafic maritime (Sevilla et la Casa de Contratacion pour le Nouveau monde …), ensablé l’activité se recentra sur la ville et le site stratégique de Cadix …

En quoi est ce donc un carrefour de civilisations ? 
Terres de vignobles et de minerais, l’Andalousie fut bases coloniales, fut le lieu d’affrontements (Carthaginois-Romains)
Des comptoirs grecs aux villes romaines (Italica patrie de 2 empereurs), ce fut ensuite le temps des invasions et des Wisigoths qui d’ariens acceptèrent l’Orthodoxie des conciles (Isidore), avant d’être submergée par les berbères et la civilisation musulmane lesquels retrouvaient en ces sites la continuité des terroirs du Maghreb…
Dernier lieu de la Reconquête (1492, Grenade et ses palais des siècles précédents) point de départ de la colonisation, l’Andalousie alors très aristocratique, aux mains de grands propriétaires fut l’un des creusets de la crise civile s’ouvrant en 1936 puis de la répression franquiste. Après 1975, récupérant le temps perdu depuis les révoltes du XVIe siècle, l’Andalousie fut l’une des régions d’Espagne qui profita au maximum des aides de l’Europe dans une société devenue démocratique. Le développement des banlieues atteste de cette vitalité et la page étant tournée, l’Espagne vit sans entraves les mutations européennes avec un chômage globalement en baisse depuis l’AVE (Madris-Sevilla pour le moment … ) et l’Expo universelle de 1992 …

Un des attraits du voyage culturel que vous accompagnerez réside dans la confrontation historique des religions ? 
Les indigènes Ibères, les Anciens jusqu’au Ier siècle notre Ere furent des païens associant cultes locaux, Carthaginois, Grecs et enfin Romain, Italica permet de comprendre les origines du chaudron. Des communautés juives prospérèrent dans les milieux marchands de ce carrefour naturel (synagogue de Cordoue) d’où des personnalités comme Averroès, Maimonide et le site de Medinat Azahara qui révèle les tensions derrières les beaux décors … Les Chrétiens arrivèrent dans les mêmes conditions dans ces milieux commerciaux orientaux. Brillante unité retrouvée avec les évêques Léandre et Isidore mais balayée pour 7 siècles d’Islamisation et de vie partagée.
Le style reste musulman (maison, jardins, décors…) mais dans une affirmation latine forte (les cathédrales, leurs trésors et les fêtes réligieuses encore très présentes dans les rues … d’où aussi des réactions violentes de la part des opposants à l’Eglise toujours très/trop présente. L’Andalousie reste une terre de contrastes du fait d’un éclatement social reposant sur une classe ouvrière toujours expoitée d’où les débats sur les lois sociales actuelles et la famille, élément important dans toute la sphère méditerranéenne …

Il y a donc un modèle social et urbain propre à cette région ? 
Les tissus urbains sont passionnants et resituent les différentes étapes des civilisations.
D’Osuna ville d’un grand d’Espagne, rappel des frontières antérieures puis des blocages du XVIe siècle, Ronda où les 2 types de cités se juxtaposent entre la vieille médina et la nouvelle Mercanziia, le bains maure est une étape de compréhension
Grenade assicie également l’Albaicin au contact avec la ville des entreprises actuelles
La route vers Cordoue révèlent les villages blancs de la Reconquista, et cordoue est unique avec ses quartiers, sa mosquée et sa synagogue sans oublier églises (S. Pablo), ruines romaines et palais entourés de jardins
Carmona constitue une synthèse avec son “castillo” et ses remparts, ses palais et églises associant reconquête et Contre-Réforme
Italica et Seville nous replongent dans les villes  phares tant durant l’Antiquité qu’aux tournant du Nouveau Monde et aux réponses après le Concile Trente ! (Murillo, Zurbaran) chapelle et façades baroques

L'Andalousie c'est donc une aventure sociale de plusieurs siècles ?
Un monde de paysans irrigueurs, puis de nomades pasteurs, devenant un réseau de villes où les oppositions sociales sont fortes
La création de couvents, universités, hôpitaux attestent de la passion religieuse aussi bien que le désir de changement
L’Andalousie n’est plus celle du “peon” qui cherchait du travail chaque jour sinon dormait en attendant un futur meilleur car hypothétique …  De sénèque à Federico Garcia Lorca toute la vie humaine prend du sens
D’une maison traditionnelle autour d’une cour, au Palais à la fastueuse façade centrée sur la porte armoriée, alors que s’opposent Franciscains, Dominicains et Jésuites sans parler des Hiéronymites …

Et le XXIe siècle ?
La “movida” est présente dans les grandes villes Séville et çà une moindre part Grenada qui est devenue aussi une cité universitaire
Si l’aristocrate mécène a disparu, si le moine exalté se fait rare, si le gitan est intégré dans l’industrie du tourisme
Une atmosphère de créativité s’impose même si tous les résultats ne sont ni probants ni toujours féconds mais l’Espagne doit retrouver son rang vis-à-vis de l’Amérique latine
Elle plonge dans la vie réelle et active au prix de conflits sans que le patrimoine en patisse

Voilà ce qui va constituer le menu de ces jours organisés pour qu’ayant tout vu d’indispensable vous soyez aptes à vous faire une synthèse personnelle qui associe ces témoignages sur au moins 28 siècles
Bonne base pour comprendre enfin l’une des facettes de notre Europe
En particulier cette flamboyante Andalousie …

Jean François PERNOT - Maître de conférence au Collège de France.

Voyage culturel en Andalousie


 
   

Grand Saint Bernard - Silence des hauteurs

Retraite spirituelle au Grand Saint Bernard : témoignage du Père José Mittaz.

Voyager en pèlerin

En partageant sur les voyages des uns et des autres, il n’est pas rare d’entendre cette formulation : « L’année dernière, on a fait la Gaspésie et cette année on a fait la Cappadoce… » Comme s’il s’agissait encore d’une tâche à accomplir, comme si la région du monde parcourue était désormais connue, maîtrisée, en poche. Dans l’approche du désert par exemple, les Pères nous invitent à distinguer l’attitude du touriste cherchant à visiter, de celle du pèlerin qui cherche à se laisser visiter au travers des pays qu’il traverse.

C’est donc en pèlerin que j’aimerais vous faire partager ma joie de vivre à l’Hospice du Grand-Saint-Bernard situé à 2472 mètres sur un lieu de passage millénaire, à la frontière entre la Suisse et l’Italie. Notre Maison accueille depuis près de mille ans tous ceux qui doivent franchir l’immense barrière des Alpes : les commerçants, les armées des conquérants, les pèlerins, les contrebandiers et plus récemment encore les cyclistes, les touristes et ceux qui au travers d’une randonnée à ski ou d’une marche en montagne cherchent à orienter leur existence. Que de manières différentes d’envisager le franchissement d’un même passage ! Et puisque sur cette terre, nous ne sommes que de passage, cela veut-il dire qu’il nous faut décider si nous voulons vivre notre existence comme une conquête, une visite touristique ou un pèlerinage ?

L’attitude fondamentale du pèlerin est de se mettre en route, animé par le désir d’avancer plutôt que par le souci d’arriver. Si la démarche de l’homme d’affaire, du soldat ou du touriste est d’atteindre le but fixé à l’avance, le pèlerin, lui, se met en marche pour avancer vers une certaine qualité d’être, d’être en relation. Le déplacement n’est donc pas utilitaire, il devient l’espace d’un cheminement intérieur. La vie à l’Hospice nous y conduit : cet hiver, par exemple, j’ai accompagné une semaine durant un groupe d’étudiants d’une haute école de commerce. Ils étaient venus pour un temps de ressourcement et une réflexion éthique concernant leur responsabilité future au sein de la société. Malgré la neige et le brouillard, il nous fallait quand même sortir de l’Hospice, ne serait-ce que pour s’aérer.

C’est ainsi que nous nous sommes aventurés dans la combe de Barasson pour une demi-journée de peaux de phoque : nous faisions notre trace en brassant un bon paquet de neige poudreuse avec une visibilité proche de zéro. Nous ne pouvions que marcher dans le silence, attentifs les uns aux autres, nous ajustant chacun au rythme des plus faibles. Il ne s’agissait pas d’arriver en premier, mais de marcher ensemble, tout simplement. Le brouillard a fait que nous nous sentions seuls au milieu de rien. Et alors qu’autour de nous tout semblait vide et mort, chacun a pu rejoindre en lui de la vie.

Expérience bouleversante qui démasque la peur d’exister à l’intérieur de soi et de s’ouvrir à l’autre, peur dont souffre notre société où l’hyperconsommation risque de scléroser l’humain. Expérience bouleversante qui nous situe face à la fragilité de cette vie si précieuse : la couche de neige accumulée devenant trop importante, nous avons pris la décision de rebrousser chemin, sans avoir atteint aucun sommet. Et en redescendant la combe de Barasson, la joie nous a surpris telle la source qui jaillit du rocher au détour d’un chemin : une irrésistible envie de rire, de partager des histoires drôles et de nous échanger de beaux regards, voilà qui offrait un contraste saisissant avec la montée silencieuse. Le brouillard était toujours là, mais notre présence était comme transfigurée. Nous étions sortis prendre l’air et nous sommes revenus animés d’un souffle nouveau ! Quelle parabole riche en espérance pour chacun de nous !

Notre confrère Gratien Volluz, qui a largement inspiré la vocation actuelle de nos Hospices du Simplon et du Saint-Bernard, exprime à merveille combien le terrain de la montagne est propice à ce chemin d’humanisation : « La montagne ne se laisse pas façonner, c’est elle qui marque ceux qui s’y aventurent. Mieux que la mer, mieux que le désert, elle exprime la jeunesse et la grandeur de la création à son réveil, elle est une permanente invitation à garder notre place de créature libre faite pour l’amour dans l’audace et l’adoration. »

Dans la prière du pèlerin de la montagne, notre confrère dit encore : « Sans cesse tenté de m’installer, tu me demandes de risquer ma vie comme Abraham dans un acte de foi, sans cesse tenté de vivre tranquille, tu me demandes de marcher en espérance vers toi ». Ces paroles ressaisissent bien l’événement vécu avec ces jeunes à Barasson, mais elles révèlent aussi ce besoin fondamental qu’a l’humain d’exister en référence à un autre que lui-même. Pour orienter sa marche et lui offrir une densité de signification, le pèlerin a besoin d’enraciner ce qu’il vit dans l’expérience de ceux qui se sont mis en route avant lui. Démarche d’humilité qui ouvre à une audace dont la force ne repose pas simplement sur son propre moi. C’est pour cette même raison que les chemins vers Compostelle ou plus récemment la Via Francigena, reliant Canterbury à Rome, connaissent un succès grandissant. Le pèlerin, même solitaire, puise sa force dans une solidarité à vivre avec l’humanité en marche.

Cet hiver encore, avec un groupe d’adolescents, nous avons effectué un exercice de sauvetage pour leur faire découvrir comment rechercher quelqu’un avec un détecteur de victimes d’avalanches (DVA ou Barryvox) : sur une pente aux abords de l’Hospice, les jeunes ont creusé trois grands trous dans la neige afin d’y être ensuite ensevelis… en toute sécurité ! A chacun des trois ados qui avaient accepté d’aller sous la neige, j’avais donné, en plus du DVA, une radio afin qu’ils puissent communiquer en cas de difficulté. Au moment où les trous étaient rebouchés par les autres jeunes, j’entends sur ma radio une des « victimes » qui dit à l’autre : « Parle-moi, sinon j’ai peur ! » Je n’oublierai jamais cet appel vibrant d’humilité et de lucidité : pour rejoindre ses propres ressources, l’humain a besoin d’être soutenu par la parole d’un autre que lui-même.

Abraham est notre père dans la foi, lui qui a accepté de tout quitter pour marcher en présence de Celui qui l’appelle vers un ailleurs : « Va vers le pays que je te montrerai ! » Autrement dit : « Pars à l’écoute de ma parole et non pas vers un but que tu te serais déjà fixé. » Le pèlerin d’aujourd’hui peut s’appuyer sur l’expérience du premier Patriarche en tissant une relation vivante avec lui, en recevant de lui la force de se risquer sur les chemins de la confiance. Claire Patier, bibliste, nous y encourage par l’éclairage qu’elle nous livre : « S'il y a, en effet, des similitudes entre la manière dont nous vivons aujourd'hui les ancêtres et celle dont nous ressentons les patriarches, il y a aussi de grandes différences entre les deux : un ancêtre, a-t-on dit, c'est un mort qui a réussi. Un patriarche n'a pas forcément réussi. Sa vie, telle qu'on la raconte, n'est pas irréprochable, ni surhumaine, ni constamment admirable. Abraham, Isaac, Jacob sont des humains, sans plus. La Bible nous les dépeint, à dessein, vulnérables, versatiles, faillibles et non pas comme des exemples moraux à suivre. Leurs existences sont des itinéraires personnels, sociaux, spirituels et, en ce sens, elles sont des témoignages. Car, si la vie du patriarche n'est pas irréprochable, elle est habitée. [...] Leurs existences portent les marques d'un tel destin : contestées, contestables, traversées par le doute malgré la foi, connaissant l'échec autant que le bonheur, les conflits plus souvent que la paix. Capables de mesquineries, elles rencontrent l'amour. Capables de mensonge, elles s'ouvrent à la vérité. Les patriarches toujours sont en marche vers l'autre (l'Autre)..."*

Le pèlerin en marche ne peut qu’avancer de déséquilibre en déséquilibre au rythme du pas. Si son regard s’attarde à chaque perte de sécurité ou au moindre chancellement, c’est la chute assurée. Si son regard est orienté par la beauté majestueuse de la création qui l’entoure, le pèlerin s’engage au travers de sa marche parfois hésitante vers un chemin d’unification et de pacification, car il est une beauté tout aussi majestueuse à découvrir… au plus intime de lui-même.

Père José Mittaz

Prédicateur de la retraite spirituelle Ictus Voyages

 
 
 
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